Sense of wonder

Publié le par Shaya Onthemoon

Comme beaucoup, hier, j’ai pleuré en apprenant la mort des dessinateurs, des journalistes, des collaborateurs, fauchés en plein comité de rédaction. J’ai pleuré Cabu qui a été le premier caricaturiste que j’ai découvert toute petite encore ; je pleure Charlie Hebdo et ses unes parfois fatigantes de provocation mais finalement utiles dans une France qui se sclérose intellectuellement ; et par contrecoup, je me sens triste pour tous les médias auxquels participaient les victimes, comme Le Canard enchaîné, ou France Inter. Douze morts, dix blessés, en quelques minutes et par le fait de deux hommes (ou trois ?). Comme beaucoup, j’ai été choquée hier par la violence et le sang-froid dont ont fait preuve ces hommes qui ont attaqué la rédaction de Charlie Hebdo. Les tirs étaient précis, les gestes calculés. Ce n’est pas un attentat suicide, ou un geste de désespoir. Cela ressemble bien sûr davantage à une opération minutieusement montée, puisqu’ils savaient exactement quand, où et comment intervenir pour que leur action soit la plus létale possible.

Alors, quand ce matin, j’ai entendu qu’on avait pu identifier les deux meurtriers parce que l’un d’eux avait malencontreusement oublié sa carte d’identité dans la voiture, je me suis étranglée. J’avais déjà quelques doutes hier : très vite, les « islamistes intégristes » ont été accusés, parce que des témoins ont entendu les meurtriers hurler « Allah akbar ». C’est si facile de faire porter le chapeau à un groupe de personnes. La société française mijote dans son racisme depuis tant d’années qu’elle est prête à accepter de croire n’importe quoi : en 2001, dans les ruines fumantes du World Trade Center à New York, on aurait retrouvé de même les papiers d’identité d’un des terroristes avec un guide du type « le pilotage d’avion de ligne pour les nuls » ; toujours en 2001 à Toulouse, avait circulé la fausse information selon laquelle l’explosion de l’usine AZF était due à un terroriste islamiste dont on avait retrouvé le cadavre portant sept couches de sous-vêtements… Je cherche plutôt à comprendre à qui donc va profiter le crime, cette montée de la haine ; qui a les moyens financiers et humains de monter une telle opération ; qui donc dérangeaient ces journalistes. On pourrait imaginer que la rédaction du journal s’apprêtait à dénoncer, qui sait, un scandale politique d’envergure majeure et que cet attentat était un moyen 1. de se débarrasser des gêneurs et 2. de camoufler l’attaque politique en attentat intégriste, en cette période de troubles religieux au niveau mondial.

Charlie Hebdo, c’est vrai, s’est moqué des intégristes musulmans. Mais aussi des intégristes chrétiens. Des bonnets rouges. Des fanatiques d’extrême-droite. De l’ensemble des hommes politiques au pouvoir. De tout le monde. « Tous unis dans la moquerie ». Charlie Hebdo, tel un Socrate à plusieurs têtes et avec un sacré talent de dessinateur, s’est fait le moustique de notre société qui a oublié ses Lumières.

Hier soir, je n’ai participé à aucun rassemblement ; je n’ai pas relayé les nombreux SMS de « chaîne de solidarité » que j’ai reçus. Et pourtant, je me sens triste, bien sûr ; et inquiète de ces vagues de haine qui menacent de nous submerger. Mais je me méfie de ces réactions de masse « à chaud » : quand un groupe de personnes est guidé uniquement par ses émotions, il en oublie de réfléchir et se trouve alors encore plus vulnérable et dangereux. Je préfère rester chez moi pour continuer à lire, parce que la lecture développe l’empathie et permet de s’ouvrir aux autres ; je préfère rester loin pour conserver une distance intellectuelle autant que physique, et ne pas voir mon geste récupéré par des groupes politiques malintentionnés. Enfin, je me sens tout aussi triste pour les familles des deux victimes tuées dans le sud de Paris et celles des quarante Yéménites morts ce matin dans un attentat suicide ; pour les millions de familles irakiennes, syriennes, libyennes, afghanes qui vivent au quotidien cette violence ahurissante ; pour les millions d’Européens qui ne savent pas comment survivre cet hiver, vaincus par le terrorisme économique ; pour les millions d’ouvriers exploités en Asie afin de combler notre désir de consommation. On tue plus souvent pour de l’argent et du pétrole qu’au nom d’Allah/Dieu/Yahve/Zeus/Jupiter/Shiva/rayez les mentions inutiles.

Je ne pense pas qu’exprimer en public ma colère, ma tristesse et tout ce qu’il y a de pire et de douloureux en moi soit la meilleure façon de lutter contre les intégrismes et la haine. Au contraire. Si j’avais un super pouvoir, c’est plutôt ça que je ferais :

« Qu’ils soient au travail, dans la rue, leurs appartements ou leurs maisons, je réveillai directement en eux la joie de vivre et l’altruisme que j’y trouvais, enfouis ou affleurant, ce sense of wonder qui épanouit pour quelques instants leurs traits. »

(« Paix sur Terre aux hommes de bonne volonté », par Jacques Fuentealba, in Radius-experience)

Parce que ce n’est pas la haine qui peut vaincre la haine, mais bien ce "sense of wonder". Bien sûr, on va me dire qu’il ne faut pas « tomber dans l’angélisme » ; moi, je rétorque que ce n’est pas parce qu’on croit en un Dieu, ou parce qu’on n’y croit pas, qu’on est mauvais : on devient mauvais quand on oublie que l’être humain en face de nous est un univers en soi, et qu’on le réduit à une seule de ses multiples facettes. On devient mauvais quand on ne voit plus de l’autre que cette dissonance entre lui et nous. On devient mauvais quand on n’envisage l’autre qu’à travers le prisme de nos peurs.

 

Sense of wonder

Publié dans Politique, Humeurs

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article