Le Refuge, nouvelle

Publié le par Shaya Onthemoon

Écrite en 2006, cette nouvelle m’a été inspirée par la mise en place de l’état d’urgence dans certaines banlieues. À la même époque, les contrôles des forces de l’ordre sur les migrants (déjà) se révélaient parfois violents, allant jusqu’à organiser des rafles (arrestations massives aux aurores) dans des centres d’hébergement. J’étais paniquée par mon impuissance face à cette violence d’État. Je me demandais ce qu’une personne normale, sans velléité révolutionnaire ni engagement politique particulier, pouvait faire pour, à sa façon, résister. Je m’interrogeais également sur notre capacité à décrypter les signaux d’alerte, ceux qui devraient hurler à nos oreilles tandis qu’un régime dictatorial se met en place, et que l’on ne voit pas forcément.

Neuf ans après, nous y voici : l’état d’urgence est déclaré. Peut-être pour trois mois. Pour faire face à une menace tangible. Neuf ans après, mes interrogations perdurent. S’il le faut, serai-je capable de prendre les armes ? Je pense que non. Je serais certainement terrorisée, je pleurerais peut-être de douleur à l’idée de prendre la vie, moi qui n’ai pu la donner.

C’est à l’écriture de cette nouvelle que j’ai finalement compris cela : les héros ne sont pas uniquement ceux qui prennent les armes et tuent l’ennemi. Ils peuvent être ceux qui pansent, qui accueillent, qui soulagent, qui ouvrent la porte d’une oasis de paix au cœur d’une guerre.

Sur le même thème, mais avec une héroïne en armes, vous pouvez lire le puissant Fortune cookies de Silène Edgar, en numérique aux éditions Snark.

Bonne (re)lecture du Refuge.

Le Refuge, nouvelle

Par un beau dimanche de juin

Les drapeaux sont tous rangés ; sur certains balcons flottent encore quelques ballons à nos couleurs.

Silence. D’autant plus effrayant qu’il y a quelques heures encore les cris de joie, chants, klaxons résonnaient partout et semblaient ne jamais devoir s’arrêter.

Silence. Pas d’enfant dans le parc. Il est trop tôt et les parents, endormis de leur trop longue veille, ne les ont pas autorisés à sortir ce matin. Il leur faudra attendre un peu pour venir courir, jouer et crier à leur tour, comme ont crié leurs géniteurs cette nuit.

Silence. La journée s’avance. Pas d’enfant dehors. Je suis seul sur mon balcon. Il fait si beau pourtant, où sont-ils donc ? Peut-être devrais-je allumer ma radio.

Silence. Pas d’avion. Pas de voiture. Pas de train. Sur les ondes, mes stations préférées sont mortes. Seuls quelques canaux émettent, les canaux nationaux qui ne m’intéressent guère depuis des années.

Silence. Je me suis décidé à écouter ces satanées radios publiques, puisqu’il n’y a rien d’autre qui fonctionne.

Dans la rue, un policier m’a hurlé de rentrer chez moi. J’ai fait le sourd jusqu’à ce qu’il essaie d’enfoncer la porte du bas – petit shérif d’un autre âge qui voulait venir faire sa loi.

Je suis dans mon salon. Je n’ai pu joindre personne : tous les canaux de communication sont morts. Seule une radio subsiste. Je refuse de comprendre les annonces qui y sont faites.

« ... état d’urgence... danger... complot… pays... menace extérieure... eux... Nous sommes ici pour vous protéger... Demain de sept à vingt et une heures... »

Nous y sommes. Nous avons sans doute entamé notre glissade il y a des années sans vraiment le comprendre. Crétins que nous sommes. Et demain, pas de soirée chez X., pas de circulation après vingt et une heures. Quel dommage. Il fait encore jour à cette heure-ci.

 

Lundi

Journée surréaliste. Nous étions tous à nos postes, à ressasser comme des perroquets bégayeurs la victoire de samedi soir. Tous avaient posé sur leur bureau un petit drapeau. Quelqu’un en a mis un (de force ?) à sur mon poste. Je l’ai colorié en noir d’un côté. Ils se sont moqués de moi, l’un d’eux est allé jusqu’à prendre mon chef d’œuvre pour le jeter et le remplacer par un drapeau « non souillé ».

À 21 h 2, j’étais chez moi. Toujours rien qui fonctionne ici. Seulement cette satanée radio. Heureusement qu’il me reste ma propre musique, mes films et mes bouquins.

Toujours impossible de contacter qui que ce soit depuis chez moi.

 

Mardi

Avertissement. J’ai pris un avertissement ce matin. J’en étais à mon troisième appel téléphonique – j’avais décidé de faire le tour de ma famille pour avoir des nouvelles.

« Vous utilisez les ressources de l’entreprise à des fins personnelles.

— Oui.

— C’est interdit.

— J’ignorais. Je suis désolé.

— Vous mériteriez une sanction. Votre temps ici doit être consacré à l’entreprise. En entrant ici, vous n’êtes plus qu’un employé, vous devez mettre vos problèmes personnels au vestiaire.

— Mais monsieur, que faire dans le cas où ces problèmes me rendent moins productif ? »

Blanc. J’ai aimé ce silence. J’en aurais hurlé de rire. Il est devenu rouge écarlate, coincé entre sa cravate et son indignation.

« Avertissement. Le premier d’une série qui ne peut être que courte. Puisqu’au troisième, et ce grâce à une loi qui sera votée cette semaine, nous aurions le regret de vous compter parmi les effectifs perdus cette année. »

Sourire du médiocre qui jouit de son pouvoir absolu. Écœurant.

« .. Sécurité... 21 heures... Surveillance rapprochée... Quartiers difficiles... militaires... »

Je continue à refuser de comprendre ce que crache la radio.

Depuis ma porte-fenêtre, je regarde les rondes des militaires armés qui se sont déployés dans les rues depuis deux jours.

 

Jeudi

Quelle semaine étrange. Au travail, les conversations sont plus calmes. De temps en temps fuse un chant de la victoire, cette belle victoire de samedi dernier. Les petits drapeaux de couleur flottent toujours. On ne les remarque plus : ils font simplement partie du paysage.

Une de nos collaboratrices n’est pas venue ce matin. Elle était inquiète ces derniers temps, elle nous avait raconté une histoire invraisemblable. Des policiers seraient entrés dans la petite école de son fils pour enlever un des enfants. Nous étions restés abasourdis – nous sommes dans un pays civilisé, nous! Ça n’arrive pas ici, ça. Les gens sont éduqués, pas des sauvages qui laissent tout faire à des débiles parce qu’ils portent uniforme.

Puis nous avions trouvé un sujet plus intéressant, davantage d’actualité : nous avions entamé les paris sur les chances de nos équipes respectives.

Ce matin, elle n’était pas là. Je ne sais pas si son garçon est toujours à l’école. Si demain, elle n’est pas revenue, j’irai à la sortie des classes. Au bureau, personne ne sait où elle se trouve.

« Et si elle est malade ? ai-je demandé à sa supérieure hiérarchique.

— Elle n’a qu’à appeler les pompiers. »

 

Vendredi

Elle n’était pas à la sortie des classes. J’ai demandé à une institutrice.

« Qui ça? Ben non, je sais pas. En quelle classe était son garçon?

— Je... je ne sais pas.

— Et comment voulez-vous que je sache, moi, qui c’est ? Demandez à la directrice. »

« Madame la Directrice ? »

(Elle semblait être une dame à qui il faut faire entendre la majuscule lorsqu’on s’adresse à elle.)

« Je suis désolée, monsieur [là, on entend la minuscule], je ne peux rien vous dire.

— Mais son garçon suit toujours les cours ? Elle est peut-être malade ?

— Qui êtes-vous pour que ça vous intéresse ? Le père ? L’amant ? Non ? En quoi est-ce que ça vous regarde ?

— Écoutez, Madame, elle nous a raconté il y a quelque temps que la police...

— Et alors ?! Elle avait quelque chose à se reprocher ? Si oui, vous devriez être soulagé qu’elle ait été neutralisée. J’en ai assez, je n’ai pas de temps à perdre avec ça. Au revoir, monsieur. Et un conseil : surveillez mieux vos fréquentations. »

« Neutralisée »?

Frisson d’horreur.

Ce soir, j’ai entendu cet affreux mot pour la seconde fois. À la radio – toujours la même : pour la presse écrite, ça attendra demain – dans un extrait de discours devant l’Assemblée, où l’on nous expliquait que la sauvegarde de l’unité nationale passait par la neutralisation complète des éléments perturbateurs venus de l’extérieur.

Qui eût cru que nous serions un jour terrés, l’oreille collée au poste de radio comme nos grands-parents durant la guerre, à guetter une once d’espoir parmi les inepties des politicards ?

Vivement demain pour ma collecte de journaux.

 

Samedi

Ô surprise. Tous mes journaux, revues, magazines, étaient bien là dans le kiosque. Cela fait des heures que je les lis, que je savoure les interviews de nos joueurs préférés, que je déguste le récit de la victoire, que je m’emporte à la description des maux que nous causent les fameux « éléments perturbateurs venus de l’extérieur », que je rêve à un nouvel emploi dans une société aux bénéfices record – peut-être pourrais-je un jour m’acheter un deux-pièces avec balcon?

Un des magazines, pourtant, a été supprimé cette semaine. C’est dommage, c’est un que j’aimais bien. Il y avait des analyses politiques plutôt intéressantes. Parfois un peu farfelues, mais originales.

Tous les canaux de radio, télé, ont été rétablis aujourd’hui. Internet fonctionne de nouveau – l’un des serveurs dans le monde qui hébergent Internet avait été attaqué, celui-là même qui nous alimente ici ; paraît-il que ces serveurs sont répartis par zone géographique (c’est ce qu’expliquaient les deux nouveaux journalistes de la cinquième chaîne tout à l’heure).

 

Nuit de samedi à dimanche

Des heures que je cherche. Ma boîte email a disparu.

Les pages de recherche renvoient des liens étranges. Spams vantant la nécessité de neutraliser les agents, etc., tous ensemble, avec un numéro de téléphone à contacter au cas où.

Au cas où quoi? Où je déciderais que mon voisin avec son cigare qui pue qui tombe sur mon balcon est un « agent perturbateur venu de l’extérieur » ?

Quelque chose de pourri...

 

Nuit du Nouvel An

Des mois sans écrire. Ce soir, c’est peut-être le vin qui délie ma main. Ce soir, le couvre-feu avait été reculé à 1 heure, pour pouvoir, au moins ça, fêter le changement d’année.

J’étais chez des amis que je n’avais pas vus depuis des mois. J’ai dû rouvrir une boîte email, retrouver les adresses notées sur de petits bouts de papier jamais jetés (mon syndrome du « on-ne-sait-jamais-des-fois-que-ça-serve ») pour pouvoir enfin les contacter. La nuit de l’attaque sur « le » serveur national, eux aussi avaient perdu l’intégralité de leurs messageries.

Ce vin doux nous a remué la tête. Ils m’ont dit des choses incroyables – des amis communs « neutralisés », renvoyés au loin chez leurs parents – voire leurs grands-parents –, des hôpitaux aux services fermés, des écoles avec des postes de professeurs suspendus.

Je ne comprends pas : il a pourtant été annoncé que des postes de professeurs d’éducation physique, de sciences et de gestion ont été créés.

Ils m’ont dit des tas de choses encore – comment sont-ils donc au courant? C’est vrai que depuis des mois, je ne lis plus vraiment les nouvelles, pas la peine de tout lire, tout est tellement uniforme.

Depuis que je suis revenu de chez eux, il y a une voiture devant chez moi. Un taxi jaune. Qui voudrait donc bien prendre un taxi jaune à cette heure?

Je vais me coucher. Ce vin me tape à la tête.

Et bonne année.

 

Aujourd’hui, c’est le printemps.

Second avertissement ce matin. Dix minutes de retard.

Après le troisième, que ferai-je donc? Parfois, je me dis que je retournerais volontiers étudier. Mes économies de ces dernières années pourraient me le permettre. Je pourrais y arriver en me serrant la ceinture.

 

Printemps J+1

Troisième avertissement. Le dernier. Cinq minutes de retard après la pause-déjeuner. J’ai rendu la clé de mon tiroir, récupéré mon dernier chèque, rangé mes affaires, trié mes quelques papiers.

Que vais-je donc pouvoir faire?

Mon plus gros problème va être de trouver à me loger. Je ne peux pas garder mon appartement si petit soit-il. Je vais peut-être me réfugier dans la maison de campagne de mes parents jusqu’à ce que je trouve quelque chose de plus... « urbain » à faire.

 

1er novembre

Voici bien longtemps que je n’ai pas écrit. J’ai du mal à tenir le stylo, devenu trop petit entre mes doigts désormais calleux. Les mois qui viennent de s’écouler sont comme des années ; la maison dans la petite vallée est désormais habitable pour l’hiver, même dans le cas où « ils » décideraient de nous couper la route vers les villes.

J’ai appris à renforcer le toit, à isoler les murs, à creuser les puits, installer les citernes, faire les jardins. À chasser. À faire sécher la viande, à remplir les pots de conserve, les confitures.

Tout le village est comme sur le pied de guerre. La guerre... Les plus vieux s’en souviennent un peu ; d’antiques réflexes se sont réveillés pour assurer la survie des plus jeunes, de nous tous, de ce bébé né en juillet de parents arrivés peu après moi dans la vallée. Réfugiés des villes...

Je ne sais pas ce qui se passe « là-bas ». Pour le moment, les journaux arrivent encore. Le papier résiste. Pour le moment.

Les premières neiges tardent à tomber ; j’aurai alors, par la force des choses, du temps pour écrire – autant que dureront encre et papier. Et après... j’espère qu’alors tout sera rentré dans l’ordre.

Ah. Et une grande nouvelle. Des étudiants me tiennent compagnie. Pour le moment. Il semble qu’ils ne soient plus vraiment les bienvenus dans leur université. Peut-être est-ce un bien de ne pas être tout seul dans cette maison qui parle, chante, et parfois hurle sous les vents. Au moins, je suis obligé de communiquer intelligemment avec des êtres vivants.

Pour le moment.

La bougie va s’éteindre. J’aime son odeur.

Il est l’heure de rejoindre mes hôtes pour le repas.

 

Veille de Noël

J’ai ressorti des conserves, fait du pain. Chassé – je suis rentré bredouille, mais la charcuterie et la viande séchée suffiront. Nous ne serons pas nombreux ce soir, mes étudiants et moi.

« Mes » étudiants. Cela fait du bien de les avoir avec moi. Ils me donnent des nouvelles de la ville, me racontent les arrestations brutales pour contrôle d’identité, les portes défoncées, les disparitions. J’ai arrêté de lire les journaux. Près de dix-huit mois d’information sur notre grand président bien-aimé, omnipotent, omniscient, au don d’ubiquité inouï, ont fini par avoir la peau de ma patience.

Je ne le supporte plus.

Je ne peux pas retourner en ville, je dois continuer à vivre ici – et c’est tant mieux.

J’ai fini par me faire au silence, et à aimer être « le Refuge ». C’est comme ça que les étudiants m’appellent.

Je ne participe pas à leur lutte, je me contente d’ouvrir les bras et de les y cacher quand « ceux d’en bas » les cherchent. Pour combien de temps encore? La neige et la glace, pour le moment..., nous en protègent.

Publié dans Humeurs, Livres, Politique, Écriture

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