À l’Est tout fut nouveau.

Publié le par Shaya Onthemoon

1989.

Nous avions, quelques mois auparavant, célébré le bicentenaire de la Révolution française, absorbant comme des éponges les discours sur l’acquisition du droit à la liberté individuelle, les textes des philosophes des Lumières et l’enthousiasme de professeurs qui avaient peut-être d’autres idées en tête.

J’allais avoir quatorze ans. Quatorze ans, et des préoccupations bien loin de celles des adolescents qui habitaient alors « de l’autre côté ». Dans ces pays « de l’Est », que l’on n’évoquait pas sans un frisson : images de paysages en noir et blanc, de personnes sans personnalité, de policiers omniprésents. Étaient-ils des êtres humains « comme nous », après tout ? N’avaient-ils pas choisi ce régime communiste, synonyme de répression ?

 

Et puis il y eut ce matin du 10 novembre 1989.

Notre professeur d’allemand arriva en cours, bouleversé. Nous, nous étions comme d’habitude, joyeux, un peu chahuteurs, mais nous l’aimions bien, monsieur Weber, avec sa moustache blanche, ses rares cheveux de neige et son regard qui pétillait.

Mais ce matin-là, monsieur Weber était trop ému pour nous faire un cours de grammaire. La veille, l’impensable était arrivé, ce qu’il croyait ne jamais voir de son vivant : le mur de Berlin était tombé. Il nous parla longuement de la RDA, de ses souvenirs de jeune Alsacien enrôlé de force dans l’armée nazie. De par ses mots, nous imaginions le mal que fait subir un régime totalitaire à ses citoyens.

 

La frontière immuable d’avec « le monde de l’Est » était ouverte.

Mon insouciance de gamine sans problème en fut ébranlée elle aussi. Il me semblait que des choses importantes se déroulaient, sans que je ne puisse en mesurer toute l’étendue.

 

Bien des années ont passé avant que je ne comprenne, vraiment, quel bouleversement cela avait été pour les populations qui se trouvaient « de l’autre côté ». Une nouvelle fois grâce à des mots, ceux d’un Polonais de mon âge pour qui sa vie était coupée en deux : il y avait l’« avant » et le « maintenant », il y avait tout ce qui évoquait la « modernité » (le libéralisme, la privatisation de tout le système économique) à l’opposé du « communisme ». La haine du régime d’oppression était restée si ancrée en lui que toute intervention de l’État dans la vie des citoyens lui semblait intolérable, même lorsqu’il s’agissait de la protection sociale, de l’éducation gratuite, du système de santé public, des transports en commun.

 

Aujourd’hui, vingt ans se sont écoulés depuis ce matin-là où monsieur Weber nous a demandé, incrédule, si nous savions l’importance qu’avait la chute du Mur de Berlin.

En y repensant, en écoutant les témoignages, en me souvenant de la liesse des Allemands, une petite boule se forme, là, dans ma gorge et ma poitrine.

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