Amélia

Publié le par Shaya Onthemoon

Du brouillard s’est formé dans la cabine de douche, et coupe la jeune Amélia du reste du monde. L’eau la lave de la souillure – enfin, Amélia aimerait bien que ce soit le cas.

En réalité, l’eau ne fait que dissimuler ses larmes, brûler sa peau, emplir ses oreilles d’un bruit torrentiel, disparaître les odeurs du dehors et répandre la mousse du savon.

L’eau ne lave pas vraiment, et ne purifie rien.

L’eau ne lui rendra pas sa vie d’avant l’agression.

L’eau ne la rendra pas moins coupable d’avoir été victime.

Car la force de celui qui l’a agressée, violentée, violée, de celui qui a abusé de sa confiance, de celui qui, sous couvert de « faire ça pour son bien », a détruit sa confiance en les autres, et en sa force à elle, cette force de l’agresseur consiste à faire porter la culpabilité et la responsabilité de ses propres actes… à sa victime.  D’autant qu’il sait que la société est complice.

Ne froncez pas les sourcils, réfléchissez : lorsque, devant votre journal de 20 heures, vous vous exclamez : « Mais enfin, aussi, ces nanas, elles n’ont qu’à pas s’habiller comme des p… ! », à cet instant précis, vous vous rendez complices de l’agression, en accusant la victime de ne pas avoir la force de se défendre.

Vous appliquez la théorie de l’évolution à cette agression, et vous vous mettez lâchement du côté du plus fort pour vous protéger aussi, en vous disant que cela ne pourrait pas vous arriver à vous. Et vous laissez mourir la personne qui n’a pas eu le moyen d’échapper au prédateur – parce que vous, vous avez eu la chance de passer au travers des mailles du filet.

Vous, au cours de vos conversations de café, lors de vos débats avinés, ou encore protégés par vos bureaux de médecin, policier, assistante sociale, psychologue, magistrat, vous construisez un rempart d’indifférence et de mépris tel que les victimes n’osent même pas vous approcher pour briser le silence.  Au fond, vous vous comportez en salauds.

Amélia n’a pas d’alternative : elle reste seule sous sa douche, et espère qu’elle trouvera en elle-même les ressources nécessaires pour survivre, pour transformer l’horreur en puissance, pour cesser de haïr l’humanité tout entière, pour ne pas sursauter dès qu’on l’approche, pour ne plus avoir peur de s’endormir (les cauchemars la traquent !), pour arrêter d’avoir mal – physiquement, partout, au ventre qu’il a pénétré, au dos qu’il a écrasé, aux épaules qu’il a amochées, aux cheveux qu’il a arrachés  – sans arrêt. Pour ne plus avoir des nausées à la vue d’un couple qui s’embrasse, pour brider son envie de pleurer lorsqu’un enfant rit près d’elle. Pour aimer à nouveau, retrouver de l’espoir, sourire.

Pour réapprendre tout ça, des millions d’Amélia n’ont pas d’autre choix que de se battre seules. Parce que, j’insiste, la plupart d’entre vous se comportent en salauds.

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