Aregenua et la Brèche au Diable

Publié le par Shaya Onthemoon

9 septembre

Je suis assise au coin de ce qu’ils appellent la « salle de réception ». Je n’ai pas voulu m’assoir sur les restes de mosaïque, et je suis calée contre le mur en pierres réfractaires. Que viendrait donc faire un tel mur dans une salle de réception ? Ils ne le savent pas, mais moi je me souviens que c’était des thermes, une salle chaude pour se consoler des hivers trop humides de cette verte région.
Premier soleil d’hiver aujourd’hui, bas, beau ; parfois, de petits nuages ronds comme des balles viennent jouer à cache-cache, et font cruellement baisser la température. On entend les abeilles derrière moi, courageuses, pas encore endormies ; dans les arbres fruitiers derrière la haie des mains s’agitent ; au loin, les voitures roulent trop vite et leur bruit traverse le temps et l’espace pour arriver jusqu’ici.
Je ferme les yeux ; aucune image aujourd’hui. Je repense à cette amie qui me manque et la musique qu’elle m’a fait découvrir il y a des années me hante. Je repense à ce texte que j’ai tant aimé écrire et qu’elle n’a pas aimé. Doutes.
Je repars lentement, après un dernier au revoir au bassin, au péristyle, à ces pièces inconnues. Je m’arrêterai au musée pour acheter un guide de cette maison, pour que les recherches des savants aident mon imagination à la reconstruire et à mieux m’y promener. Sur le chemin ombragé du retour, je lève la tête : des mûres, toutes noires. Je souris. J’aimais les ramasser avec mes arrière-grands-parents. Je m’en badigeonnais le visage et les mains de gourmandise et ils riaient. Ils me manquent.
Perdue dans mes souvenirs, je manque le chemin vers le musée. Demi-tour dans la rue, près de l’endroit où j’avais rencontrée cette belle jeune fille tout à l’heure, engoncée dans une veste noire cintrée, longs cheveux blonds, regard de mer, bouche cerise : « Bonjour », et aimable.

Le sable de l’allée crisse et colle à mes semelles. Je ne regarde pas où je marche, je feuillette le petit guide tout neuf aux feuilles de papier glacé.

Pourquoi y avait-il donc un mur de pierres réfractaires dans une salle de réception ?

30 août
La voici, la maison, derrière le portail en pierres et en bois. A notre gauche, un petit bâtiment où grimpe le lierre, toit en tôle sur lequel toute la soirée tomberont les pommes en « clong clong » tonitruants qui nous feront sursauter. A droite, la longère. Basse, irrégulière, colombages peints sur les murs mais les poutres anciennes à l’intérieur nous feront comprendre que sous le plâtre se cachent sans doute de véritables architectures de bois. Devant nous l’étendue d’herbe, le grand pommier sous lequel sont installés les chaises et la table où nous passerons la soirée. Je sais que je ne prendrai pas de photo : je n’ai pas envie de prendre de distance, j’ai besoin de me sentir ici, avec ces personnes que nous découvrons, enthousiastes, dans un endroit tout droit sorti d’un des contes de fées de mon enfance.
Ce soir nous dormirons sous les toits, comme je l’aime, une de ces chambres où l’on doit se courber pour ne pas se cogner et où le soleil joue avec les parfums, encore, du bois.
Demain matin, c’est bien sûr le coq qui nous réveillera, celui du poulailler derrière la maison ou bien celui du voisin, tout près, qui tentera une nouvelle fois de s’introduire auprès de ces poules toutes nouvelles dans son quartier.

Nous pensions repartir tôt le lendemain, mais nous n’avons pas réussi à quitter cet endroit paisible, entre la cuisine aux fenêtres de carreaux multicolores et la pièce à vivre autour de la vieille cheminée, discussions et rires autour de rouleaux de printemps – les premiers que j’ai jamais roulés. Et lorsque nous sommes partis, quelque lutin malicieux nous a fait perdre notre route et nous avons roulé sur les routes sinueuses des villages sur les collines douces, sans doute jumelles de celles qui ont inspiré Elisabeth Goudge.


24 août
Nous courons entre les murs de maïs ; nous avons découvert la bonne réponse, c’est sûr ! Nous devons rattraper le reste de l’équipe, ils sont plus rapides que nous, ils vont arriver sur Mars avant nous !
Le maïs s’étend à perte de vue ; nous déambulons d’indice en indice, de planète en planète, pour retrouver la sortie. Je ris : je suis en train de réaliser un rêve de petite fille, me perdre dans un labyrinthe géant.

 

17 août
(Voilà près d’un mois que nous avons découvert cet endroit et je n’arrive toujours pas à l’écrire. Peut-être s’est-il imprimé trop fort en moi, peut-être y a-t-il trop d’émotions, de souvenirs, d’espoirs qui y sont rattachés. Tentative de le faire partager, mais besoin de le garder quelque peu secret, pour moi.)

Grimper les rochers qui glissent, éclabousser nos pantalons de boue, boire la fraîcheur des arbres et des falaises tout autour de nous. Nous continuons à avancer, nous traversons un pont en bois sous lequel la rivière cascade un peu. En haut du chemin, je devine des arbres, une grille. J’accélère. 
Là où la rivière fait un coude avant de commencer sa folle descente, un bâtiment avait été construit, de pierres et de troncs de bois délicatement sculptés et emmêlés. Le vieux bâtiment est effondré, visiblement depuis peu. A travers le grillage, nous voyons un étang au pied d’un ensemble de bâtiments. Celui qui nous fait face est en pierres apparentes ; les volets jaunes détonnent, ce n’est pas la couleur que j’aurais souhaitée pour eux. On devine les murs refaits, mais l’absence de portes et parfois de fenêtres fait comprendre que les travaux n’ont pas été achevés. L’herbe n’est pas très haute autour. Chantier en cours, arrêté la veille ? Nous remontons le chemin qui contourne par la droite, pour tenter de voir le reste du domaine. Un toit carré, un bâtiment visiblement en pierre de taille, une passerelle en verre entre le bâtiment en pierre et une autre dépendance. Au loin, on entend une route. Je dois la trouver. Nous voici repartis presque en courant vers la voiture, le chemin, la rivière, les rochers glissants, le pont de bois, un tronc énorme sur lequel nous marchons en équilibre pour éviter de patauger dans la boue, la voiture… Nous sillonnons le petit village jusqu’à trouver un panneau écrit à la main : « Tombeau de Marie Joly ». Le chemin qu’il indique est dans la direction où nous voulons aller.
(Ce domaine mystérieux est celui du Grand Meaulnes, ou celui d’une chanson de Cabrel, lorsqu’il écoutait sa belle jouer du piano depuis les fourrés à l’extérieur. Je veux le retrouver.)

Stationnement sur une aire en terre battue, qui précède un long champ d’herbes sèches et hautes. Nous cheminons jusqu’à l’étrange construction que nous apercevons au bout. Un groupe de quatre ou cinq personnes est déjà là, qui écoute attentivement une drôle de dame assise près de la porte, mi-bas remontés jusqu’aux chevilles, robe à fleurs, veste jaune ; elle récite des poèmes et nous raconte l’histoire de ce lieu et de sa propriétaire, Marie Joly. Cette actrice du XVIIIème avait voulu être enterrée ici, au-dessus du ravin où nous crapahutions quelques minutes auparavant : alors qu’elle galopait sur ce plateau, rien n’indiquait la fin et le plongeon possible quelques centaines de mètres plus bas. Son cheval s’était arrêté net en un grand écart, la sauvant in extremis. C’est là qu’elle avait demandé à reposer, dans un tombeau copié de son idole, Rousseau.
Nous avons bien sûr visité ce tombeau, ou plutôt ce jardin au fond duquel le tombeau repose, veillant sur la Brèche au Diable et sur le manoir de Poussendre où la dame avait vécu. J’y étais bien. Marie Joly avait bien choisi, et l’amour désespéré de son mari et de ses enfants avaient chargé l’endroit de nostalgie douce.
C’est la gardienne du tombeau qui nous apprit le nom du manoir que je voulais retrouver ; elle nous a raconté comment elle travaillait au lavoir – elle ignorait qu’il se fût effondré. Elle nous dit aussi que le manoir était à vendre. 

Depuis, j’imagine des dames en robe de bal le soir devant le bâtiment de pierres, des journées ensoleillées avec des enfants qui apprendraient à monter sur des poneys, des soirées de représentations théâtrales, des nuits de jeu de rôle au son d’orchestres classiques…
Je suis tombée amoureuse de ce manoir.
 

Aregenua et la Brèche au Diable
Aregenua et la Brèche au Diable

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