Dernier voyage

Publié le par Shaya Onthemoon

Dernier combat

Le cercueil est à présent dehors ; je suis rassurée qu’il ne soit plus ouvert, je ne la reconnaissais plus. Son enveloppe est là, mais elle est complètement vide de ce qu’elle a été.

Ils sont six, médaillés, tenant dans leurs mains désormais frêles les drapeaux aux couleurs de la France. Ils déposent un tissu tricolore sur le couvercle de bois clair.

« Employée à la mairie de Saint-Chamas de 1940 à 1949, elle a profité de ses fonctions pour fournir de faux papiers au cours de son engagement dans la Résistance, de 1940 à 1945… »

L’un des Anciens combattants lit consciencieusement le résumé des faits d’armes de celle qui est désormais partie. Certains d’entre nous découvrent que cette femme réputée pour son caractère (faussement) acariâtre mais (vraiment) généreux s’était dans sa jeunesse conduite en héros ; elle n’avait pas vingt ans au début de son engagement. Elle avait caché trois familles de confession juive ; elle avait brûlé des déclarations de judaïsme pour éviter à leurs signataires de se faire arrêter. Elle faisait elle-même signer les faux papiers, les faux certificats médicaux à la Kommandatur locale, risquant ainsi sa peau à chaque fois qu’elle montait sur son vélo aux valises chargées de paperasses.

Deux couronnes immenses sont posées sur le cercueil qui est à présent chargé dans le fourgon mortuaire.

« Elle n’aimait pas les fleurs coupées » murmuré-je à l’oreille d’une de mes tantes, qui me tient le bras.

 

Dernière valse

Nous suivons le véhicule gris d’où dépassent les couronnes mortuaires ; nous empruntons la route sur laquelle elle avait pédalé si souvent au cours de sa jeunesse héroïque ; nous tournons dans les virages de la route du Dela. Les lacets sont à flanc de falaise, et de l’autre côté, à travers les pins, j’aperçois les scintillements de l’étang sous le soleil du matin. « Diaprure matutinale sur l’onde », aurait pu écrire Charlotte Bousquet – mais en cet instant, mon esprit est bien loin des fioritures stylistiques.

Nous passons tout près de la maison de retraite où elle ne voulait pas aller – elle l’appelait « le mouroir »- et continuons dans la colline. Il a plu les semaines précédentes ; les herbes sont vertes, des fleurs roses et jaunes parsèment les prés, les genêts embaument. Le crématorium est perché au sommet d’une des hauteurs qui surplombent l’étang et voit la mer.

La pièce est en bois clair ; des bancs sont installés en épi et font face à un petit pupitre. La plus jeune de mes tantes se lève pour lire la courte oraison funèbre que nous avons composée ensemble. Elle revient en pleurs à mes côtés. Le « maître de cérémonie » (comment l’appeler ?) lit à son tour deux autres textes, dont l’un est de Saint-Exupéry, tiré du Petit Prince, et parle des étoiles.

La musique, jusqu’alors insignifiante, change ; c’est à présent Brel qui chante doucement sa Valse à trois temps. Elle aimait tant danser la valse. À la fin de la guerre, elle avait même chanté en première partie d’Yves Montand, des chansons d’Édith Piaf.

Au rythme de la musique, nous nous levons et marchons lentement pour une dernière caresse sur son cercueil, sur lequel une petite plaque en laiton clame son nom et nous rappelle ses dates : 1922-2009. Lorsque nous reprenons place, les portes derrière le pupitre coulissent ; un homme en sort et fait rouler le cercueil avec lui, dans l’ombre. Les portes se referment : il est de profil, la tête baissée comme pour rendre hommage à cette femme dont il ne sait sans doute rien. La cérémonie est terminée.

Nous nous levons pour rejoindre la salle à côté ; nous sommes peu nombreux, seulement la famille, et quelques proches. Une de mes jeunes cousines pleure, seule, près de la porte d’entrée, et je vais la prendre dans mes bras.

Elle n’avait pas voulu que l’on fasse savoir son dernier départ, par voie de presse ou d’affichage :

« Discrète dans la mort comme elle a vécu » m’a dit ma mère plus tard.

 

Dernier voyage

Nos trois voitures avancent entre les herbes folles, dans la poussière ; le chemin est chaotique, et les derniers travaux de terrassement n’ont jamais été terminés, laissant d’immenses trous dans ce qui aurait dû être une petite route de campagne.

Ciel bleu métallique, chaleur de fin de printemps. La brise qui vient du nord est tiède.

Un de mes oncles annonce l’arrêt et nous descendons, entre les galets.

Le paysage est presque infini. Nous sommes au milieu d’une immense plaine. Au nord, les petites dentelles d’une chaîne de montagnes ; à l’est et à l’ouest, des rangées de cyprès, loin de nous. Au sud, on sent la mer, on la sait plus qu’on ne la voit. L’horizon se termine en une bande d’un gris sombre.

L’urne est vert bouteille ; je n’y pense pas tout de suite, mais cette couleur aurait bien amusé celle qui a demandé à ce que nous l’amenions ici, pour son dernier voyage.

Je reste dans les pas de ma mère, et derrière moi mes tantes, puis mes oncles et mes cousins. Il me semble que ce sont les femmes qui ont toujours guidé leurs hommes dans notre famille. La plus forte de toutes a perdu son dernier combat, il y a quelques jours. En réalité, elle a réclamé la peine capitale de son ennemie, et la Grande Faucheuse la lui a accordée. Elle voulait se libérer de son enveloppe devenue impotente.

« Qu’est-ce que je dois faire ? » Maman n’a pas envie de prendre la décision seule, elle veut notre avis, notre soutien.

« Fais un demi-cercle, avance » répond l’aîné de ses frères.

Ma mère secoue doucement l’urne, entame un demi-cercle, puis continue en ligne droite vers le sud-ouest, jusqu’à un des nombreux tas de pierres qui parsèment la plaine.

« Cendres folles s’envolent 1»…

Ça y est. L’urne est vide. Notre tante à tous a commencé, vraiment, son dernier voyage, le plus long – ou bien n’est-ce que le début de ce qui nous est encore inconnu ?

J’aime imaginer qu’elle a décidé de retourner sur des terres qui lui étaient chères entre toutes, et qu’elle hante désormais une réserve aborigène.

 

1. Partir avant les miens, Daniel Balavoine

 

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