Scarlett ou le blues d'une mafieuse

Publié le par Shaya Onthemoon

Le texte qui suit est inspiré de la murder party du 30 mars 2013, organisée par l’association Éphémère à l’occasion de la septième édition d’Histoire de Jouer ; au cours de la soirée, cinquante joueurs ont tenté de réaliser des objectifs personnels et des objectifs de clans, et tous ont tenté de deviner l’identité du meurtrier en série qui s’en prenait aux mafieux.

Le jeu consistait à récupérer des informations inscrites sur des cartes à jouer ; certaines avaient été distribuées en début de jeu, mais la plupart se gagnaient au poker ou aux dés – jeux dans lesquels j’ai fait preuve d’une malchance extraordinaire.

Un immense merci aux organisateurs comme aux autres joueurs : l’ambiance était excellente, et j’ai hâte de rejouer avec vous ! (Mais pas au poker…)

 

Le pinceau du mascara relève délicatement mes cils. Un peu de poudre brille sur les paupières. Une touche de rouge sur mes lèvres. Je remonte mes bas résille le long de mes jambes. Ma jupe droite, classique, tombe exactement sous le genou. Chemisier en soie. Veste noire agrémentée de fines broderies grenat. Coup de peigne. Un peu de gel pour apprivoiser quelques boucles rebelles.

Que ces préparatifs sont ennuyeux !

Mon reflet est celui d’une femme que je ne connais pas vraiment. Une potiche. Ce soir encore, je joue. Mon mari, ce cher Roger Dascomb, fait évidemment partie des personnalités invitées au grand gala du Casino de Cash Ville. Lui, ses sbires, sa femme. Une fois encore, nous allons devoir jouer la comédie à la face du petit monde de Cash Ville.

Autour de mon cou, quelques grammes d’or. Et un appareil photo. Dans mon sac de reporter, un carnet, un stylo, des mouchoirs. Pas d’arme, puisqu’elles sont interdites ce soir. La Famille tremble depuis que l’assassin invisible élimine ses membres. De toute façon, qui voudrait s’en prendre à moi ? Les mafieux craignent trop les représailles du clan Dascomb, et les autres préfèrent tenter de me séduire, qui pour une émission à la radio, qui pour me mettre dans son lit.

Crétins. Tous aussi vains les uns que les autres. Tous m’ennuient à présent, même le beau Jimmy qui, fut un temps, me faisait tellement rire. Même le timide Rémy, ce croupier qui réussissait l’exploit de me faire gagner au jeu. Même le joyeux Alejandro, mon coach sportif.

Qui sait, peut-être se trouvera-t-il un inconnu qui me fera rêver, que j’aurai envie de séduire. Qui rappellera mon existence à Roger.

« Il est l’heure. »

Tiens, il n’est pas parti sans moi, cette fois. Ah, évidemment, c’est Alejandro qui le lui a rappelé. En voiture, donc.

Roger ouvre le lourd rideau de velours grenat. Autour des tables se pressent les joueurs ; l’alcool circule déjà. Les dernières doses de pégase mécanique aussi… Le pégase mécanique. Cette drogue de synthèse, non addictive mais incroyablement puissante, est un mystère même pour nous qui la commercialisons. Les Tang nous la fournissent, nous la revendons à prix d’or dans Cash Ville… tout semblait rodé jusqu’à ce qu’on nous vole la dernière cargaison. Et ce soir, nous devons trouver de quoi payer les Tang. Je suis persuadée que ces petits traîtres nous ont eux-mêmes volé la marchandise qu’ils nous avaient vendue, pour mettre le clan à genoux et prendre notre place.

Salauds.

L’avantage, c’est qu’on s’ennuie un peu moins que d’habitude.

 

« Au salon jaune. »

Roger convoque tout le clan, pour rappeler à tous les objectifs de la soirée.

« La Cadbury finance la soirée. Et sa présidente est ici, je la soupçonne d’être de mèche avec les Tang.

— Je m’en occupe. »

Il faut bien que je m’amuse un peu, non ? Et vu que je n’ai aucune envie de chercher de l’argent ou d’enquêter sur la drogue avec les débiles que mon mari y envoie, autant me rendre utile sans risquer de me faire serrer dans un coin par un des frustrés qui m’entourent. Je prendrai pour prétexte de rédiger un article pour ma chronique mondaine.

La réunion continue, et Eduardo, notre imbécile de fils arrogant et imbu de sa personne, se ridiculise avec des propositions de stratégie intenable. Il veut pousser son père dehors alors qu’il sait à peine s’habiller tout seul. Je sors de mon silence pour l’interrompre dans une de ses tirades :

« Laisse faire les adultes et tais-toi. Ne parle pas à ton père comme ça. »

Appareil photo en main, je mitraille les invités. Là, mon ennemi Gordon, pseudo-journaliste pour un magazine people britannique, bavarde avec un auteur inconnu ; là-bas, la voyante locale donne une rose blanche au docteur en chimie financé par on ne sait qui. Au fond, le prêtre à la retraite se tient un peu à l’écart.

Alejandro est là, toujours souriant, toujours charmeur, mais… j’ai l’impression qu’il en sait beaucoup sur bien trop de monde. Et qu’il parle bien plus qu’il ne devrait. Nos séances ont beau être fort agréables, il vaut mieux que j’abandonne le sport et que je me trouve une autre occupation.

Comme je déambule entre les tables, un cri retentit : l’auteur inconnu (Harry Rockwood) vient de s’effondrer. Mort. Les pompiers arrivent, l’emmènent… et la soirée reprend. Goût amer : même la mort est ennuyeuse.

Calepin à la main, je m’approche de Gil Cadbury. Il faut bien que je justifie ma place de chroniqueuse mondaine, non ? Et puis c’est l’unique mission que j’ai consenti à prendre ce soir pour le clan. Autant essayer de la remplir.

« Quelle soirée ! Je suis étonnée qu’elle ne soit pas annulée, après cette mort étrange… Et tout continue comme avant. C’est un peu triste, non ?

— J’ai proposé au patron du casino de l’annuler, mais il a refusé. Je vous avoue que moi aussi, ça me dérange.

— Sait-on de quoi il est mort ?

— Non, l’autopsie le dira.

— Ohhh… j’espère pour vous qu’il n’était pas en train de manger un de vos biscuits quand c’est arrivé !

— Si c’était le cas, soyez assurée que le groupe prendrait tout en charge et ferait le nécessaire pour ses proches. »

Cette Gil est charmante, vraiment. Agréable, drôle. Elle me propose une visite privée de ses usines puisque je lui semble intéressée par ses activités de businesswoman. Sa vie est certainement plus remplie que la mienne. Et ses laboratoires de chimie fabriquent peut-être autre chose que des biscuits. Je ne sais toujours pas qui produit le pégase mécanique…

Un jeune homme aux cheveux longs, mal fagoté comme se doit de l’être un musicien, vient me solliciter pour obtenir mon soutien à la radio : il veut absolument qu’on passe son disque. Quel manque d’originalité ! Je le renvoie jouer en lui faisant remarquer que ce genre de services se paie, d’informations si possible.

Un inconnu m’interpelle et me défie au Texas Hold Them ; évidemment, je perds mes informations… Il a en mains la preuve que j’ai une liaison avec Alejandro, et que Jimmy, « mon » (enfin, mon « ex-mon ») Jimmy, est criblé de dettes. Ce genre de renseignements risque d’avoir de drôles de retombées…

 

Je ne récupère que des informations sans intérêt, du genre « le patron du casino d’en face est ici », oui, et alors ? Il est sur la liste des invités, tout le monde le sait… Pfff. Alors que je rumine sur ma malchance, j’entends appeler derrière moi. Au sixième « Chouchou », je me retourne pour voir qui est la pauvre fille qu’on appelle ainsi.

Et là, je vois Roger qui me fait signe en répétant : « Chouchou… »

Mon regard a dû être éloquent puisque ses compagnons de jeu sont hilares. Il ne se démonte pas :

« Chouchou, aurais-tu des jetons à me donner ? »

Je les lui tends d’un geste dédaigneux et m’éloigne sans un mot, furieuse. « Chouchou » ! Et pourquoi pas « Bichette », tant qu’on y est ?

Tiens, tiens… là, à une table, parmi les joueurs se tient un inconnu. Mignon comme tout, un brin sérieux… ah, mais c’est le nouveau banquier ! Je m’approche et m’arrête à ses côtés. Il a la délicatesse d’être un peu gêné. Puis, petit à petit, il tente d’amorcer la conversation. Maladroit, en plus. J’adore.

« Il paraît que votre radio a quelques soucis financiers ces temps-ci…

— Ah, vous savez, ce n’est brillant pour personne en ce moment.

— Ah oui ? Heu… Et… comment va votre mari ? Tout… tout va bien entre vous ?

— Bah, comme dans tous les couples ! »

Vraiment, vraiment charmant.

 

La soirée continue entre réunions dans le salon jaune avec le clan, mise à l’écart par mon mari et par mon propre fils. Leurs longs couteaux aussi me regardent de biais. Qu’est-ce qu’ils ont tous ?

Jimmy passe alors près de moi et me souffle à l’oreille :

« Alors, le cerveau, tout va bien ? On peut discuter ? »

Je le repousse. J’ai assez été sollicitée pour la radio ce soir ! Après le chanteur, c’est le Bachelor, plus exactement le vainqueur de l’émission d’il y a trois ans, qui m’a poursuivie dans le casino pour que j’accepte de faire une émission pour lui, et si possible chez lui. Je l’ai renvoyé dans ses baskets :

« Vous savez, la radio, c’est une grande famille. Et c’est en famille que nous prenons ce genre de décision. J’en parlerai à mon mari… » mais ça n’a pas suffi.

Il est allé voir Roger. Qui a accepté. Ici et là, me parviennent des rumeurs concernant une maîtresse de Roger. Bah, je serais de bien vilaine foi si je lui en tenais rigueur… Mais cela explique effectivement qu’il m’évite et me jette un Bachelor à la figure !

 

Me voici tranquillement installée à l’écart ; je regarde les photos prises depuis le début de la soirée, et celle où je distingue une rose m’intrigue. Comme je réfléchis à ce qui aurait pu pousser la voyante de Cash Ville à offrir une rose au docteur en chimie, une femme me bouscule :

« Vous êtes Scarlett Dascomb ? »

Surprise, je n’ai que le temps de tourner la tête vers elle ; elle est déjà en train de hurler sur son mari :

« Tu n’as pas honte ? Me tromper avec elle ? »

C’est moi qu’elle désigne.

Ce serait flatteur si ce n’était pas faux. Son mari a beau être à mon goût, nous ne nous sommes jamais rencontrés jusqu’à ce soir.

Qui est l’abruti qui lance de tels bruits ?

Bah, un jaloux sans doute, de ne pas être à la place d’Alejandro. C’est tellement idiot que ça n’en mérite pas que j’y porte intérêt. Je laisse le couple s’écharper et je m’éloigne, en ignorant les tentatives de certains invités de me provoquer par des « vous ne le connaissez vraiment pas ? ».

 

Je croise une nouvelle fois Gordon, qui arbore ce soir un petit sourire façon « je suis super content de moi ». D’ordinaire, nous nous détestons, mais nous nous cherchons, histoire de voir qui de nous deux aura le truc le pire à dire sur l’autre. Ce soir, pourtant, je n’en ai pas envie et j’esquive. La vérité est que je crains de savoir ce qu’il a pu apprendre sur moi.

Je le saurai bien assez tôt en première page de son torchon de Purple people. Il aura sans doute réussi à bidouiller une photo d’Alejandro et moi. J’espère qu’il ne m’a pas vue discuter avec le père à la retraite, lorsque celui-ci m’a suggéré de pratiquer ensemble certaines activités dont il avait été privé pendant sa prêtrise.

Ras-le-bol d’être poursuivie par les assiduités de débiles.

Jimmy revient à la charge avec son histoire de « cerveau » et je cède :

« Qu’est-ce que tu veux encore, Jimmy ? Tu sais bien qu’il n’est pas question que l’on refasse une émission avec toi. La dernière fois, l’audimat était lamentable ! C’est un non définitif ! Alors, laisse-moi tranquille.

— Ce n’est pas ça à quoi je fais allusion, le « cerveau »…

— Mais arrête avec ça !

— Ben… il paraît que tu en sais plus que n’importe qui sur la mort de Joe Google… »

Joe Google… le chef du clan qui s’occupait des renseignements pour la Mafia est décédé quelques semaines auparavant ; et depuis, son clan est désorganisé et ne contrôle plus rien.

« Réfléchis deux secondes avant de m’accuser : il était vieux et il est mort tout seul ! Quel intérêt à risquer ma peau en assassinant un vieux schnock, alors qu’il me suffisait de patienter pour qu’il clamse tout seul ? »

Jimmy, une fois n’est pas coutume, en reste sans voix.

« C’est tout ce que tu avais à me dire ?

— …

— Très bien. Et c’est toujours non pour l’émission. »

Je le plante là et retourne dans la salle de jeux. J’ai très envie de revoir un banquier, moi…

Mais je suis satisfaite de savoir que l’on me croit capable de faire assassiner. Ça va peut-être calmer les plus pénibles des solliciteurs en tous genres. En retournant dans la salle, j’évite Alejandro, en pleine discussion avec le juge et le frère de la victime. Je savais bien qu’il était un peu flic, mon bel entraîneur.

Ah, le voilà. Georges. Le banquier plein de charme… il me propose une cigarette, je refuse, mais il insiste et m’entraîne à l’extérieur du casino.

Dans l’air vif de cette fin d’hiver, il insiste et me tend à nouveau sa cigarette :

« Ne vous gênez pas !

— Merci, mais… je ne sais pas fumer ! »

Il rit en me regardant et je me sens la reine du monde.

Mais il est là pour affaires. Et essaie de m’extorquer des informations, lui aussi. Je n’ai aucune idée de ce à quoi il fait allusion. Mais mon objectif de ce soir est de trouver un nouvel amant. Et tous les moyens sont bons.

« Ce genre d’informations se paie, jeune homme.

— Mais… je n’ai plus rien ! Plus rien !

— Hum. Un banquier fauché, c’est rare… mais ça peut se négocier. L’argent n’est pas le seul moyen.

— Ah ? Heu… Vous pouvez préciser ?

— Hé bien, nous pourrions nous retrouver pour un verre après le Casino.

— Oh ? Ah ben… d’accord, alors !

— Très bien ! Retournons à l’intérieur, voulez-vous ? Il fait vraiment froid… »

Je lui propose de jouer, et nous nous installons à une table de poker. Évidemment, je perds une fois, deux fois, trois fois… à la troisième, découragée, je quitte la table, et m’installe derrière Georges, une main sur le dossier de sa chaise. Lorsque la croupière passe, je lui adresse un signe de tête pour désigner ma future ? nouvelle ? conquête. Elle sourit et retourne à sa table. Pendant ce temps, ce pauvre Georges continue à se faire plumer par un joueur incroyable : le jeune fou qui a hurlé, sur les réseaux sociaux, avoir la dernière dose de pégase mécanique, et qui se l’est fait voler par un drôle d’homme en noir : le « Justicier masqué ». Que je soupçonne fort être le Bachelor. Et le meurtrier de ce pauvre Rockwood.

C’est-à-dire le meurtrier des autres mafieux… Je comprends encore mieux pourquoi Roger a accepté de lui concéder une émission avec moi.

Il va me le payer.

 

La soirée touche déjà à sa fin. Mon mari passe à côté de moi suivi de ses idiots d’hommes de main. Georges me suit et me rattrape dans l’escalier ; sa main autour de ma taille me fait frissonner délicieusement : quel inconscient ! Il ignore donc ce qu’il risque ! Perdue dans ses yeux clairs, je n’entends pas ses paroles mais déjà, je suis loin de ce salon, loin de ces crapules, loin de…

« Maman ! Tu te laisses serrer par un autre que papa ? »

Ah merde. Je l’avais oublié aussi, celui-là.

À regret, je me défais de l’étreinte de Georges pour rejoindre mon clan.

« Ta mère, elle se fait serrer par tout le monde, sauf par moi. »

On y vient. Ça va tailler sec dans le salon privé.

Et là, j’apprends que ces imbéciles se sont mis en tête que je suis le commanditaire des meurtres de mafieux. Et de celui de Joe Google. Ça aussi, c’est flatteur, mais complètement faux. Mais je leur tiens tête :

« Si c’est vrai, vous savez ce que vous risquez... »

Après ça, ces têtes brûlées sont calmées et nous pouvons faire le point sur ce que nous avons appris. Nous avons identifié le Justicier masqué et le meurtrier de Rockwood – c’est effectivement le Bachelor – mais pas le meurtrier des mafieux.

Toutefois, notre soirée est un bide. Nous n’avons pas retrouvé la drogue. La Cadbury, infiltrée des Tang, a refusé notre paiement, et rompu le contrat avec notre clan. S’ils m’avaient informée de ce qu’ils tramaient, j’aurais pu me charger d’elle ; au lieu de quoi, ils ont préféré m’évincer et nous voici sur la paille, remplacés par un autre des deux clans. Imbéciles.

Et pour couronner le tout, mon bel Alejandro s’est révélé être une taupe de la brigade des stups.

Heureusement que j’ai arrêté le sport pour m’intéresser à la finance.

 

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