Fez

Publié le par Shaya Onthemoon

Jeudi 24 juillet 2008, Fez

Nous voici installés dans la chambre Zalagh. La porte en bois au battant épais, peinte du côté extérieure de fleurs multicolores, est fermée. Nous avons fermé aussi les trois jeux de lourds volets sculptés des fenêtres basses qui donnent sur le patio. Lorsque nos pieds nus touchent les petits carreaux du sol, c’est une caresse douce et tiède qui les enveloppe.
Le lit est large ; au-dessus de nos têtes, des décorations en bois. Lumière tamisée à travers des appliques en laiton sculpté lui aussi. La salle de bain est petite et adorable : à gauche une « baignoire » a été créée de murets recouverts d’un damier rouge et blanc ; le lavabo est une vasque ; à droite dans un recoin un peu caché, les toilettes. Tous les murs sont peints à l’éponge dans des tons chauds. A la tête du lit, un coffre en bois sculpté bien sûr (on ne peut laisser telle surface lisse) et une table en bois recouverte de marqueterie multicolore. Il nous a bien fallu quitter ce havre de paix et affronter les ruelles, bondées, bruyantes, en perpétuel mouvement, pour aller manger. Partis en voiture ce matin, près de trois heures de trajet jusqu’à l’aéroport, trois heures d’avion avec une demie heure de retard, deux heures de voiture et une bonne heure à errer pour trouver le riad… 
Nous avons cédé aux avances d’un monsieur à belle allure qui nous vantait ses tajines ; après avoir marché dans les ruelles et dépassé les remparts pour écouter un concert en plein air, nous nous sommes assis côte à côte face à la ruelle et aux passants pour manger des tajines aux légumes, en absorbant les bruits, les parfums, les couleurs de la rue ; les hommes nonchalants qui bavardent en proposant des sièges aux chats qui ont mieux à faire ; les jeunes filles bavardes ; les femmes pressées, avec ou sans voile, avec ou sans robe, avec ou sans enfant. Au-dessus de la rue un toit de cèdre protège sans doute la rue de la chaleur de jour, et laisse passer un petit vent frais. Après le melon craquant et sucré il a bien fallu rentrer. Dans le méandre de la médina, le « Tentons un autre chemin » se termine en « Faisons demi-tour ». A chaque coin de rue, de superbes portes en bois sculpté protégées de coiffes monumentales laissent deviner – imaginer- au passant la paix, le calme et la splendeur des patios qu’elles cachent, comme celui où un thé et des biscuits nous ont accueillis il y a quelques heures, avec le sourire et l’amabilité du propriétaire, lequel nous a fait profiter de son amour de Fez et de l’histoire de son riad, maison de famille âgée d’environ cent cinquante ans et qu’il a restaurée avec des artisans du coin. 
L’heure tourne, je devrais dormir pour être en forme demain : un guide devrait nous faire découvrir les beautés et les secrets de Fez.

Nuit du 25 au 26 juillet 2008 
De retour dans notre chambre.
Cheveux mouillés, tresse défaite – tant pis, il me faudra improviser une nouvelle coiffure demain pour la fête.
Je suis assise au bord du lit, tournée vers la lampe en céramique posée sur le coffre en bois sculpté. A terre, mes souvenirs de cette longue journée.
Les guides touristiques : je triche un peu, notre guide du jour s’appelait Hossine. Formation : littérature anglaise, profession : guide. Amoureux de Fez. Ami avec des tas de commerçants à qui il a tenu à nous présenter…
Le sac de voyage en cuir de dromadaire, acheté dans ce qui se dit être la plus ancienne tannerie de la ville – depuis le IXème siècle chrétien. Depuis la terrasse qui dominait la médina, nous avons pu découvrir les cuves de traitement : eau, chaux, fiente de pigeon, lavage avec roue à aube, teintures…
Laine séchée, peaux entassées. Nous écoutions les explications du tanneur en écrasant de la menthe fraîche entre nos doigts, pour ne pas être écœurés par l’odeur du tanin.
Dans ce sac, des amandes et des dattes achetées à un étal de fruits secs, à un prix exorbitant ; ma casquette, que je pensais avoir laissée sur un banc de la superbe coopérative des tapis ou de la petite boutique aux broderies absorbée que j’étais par le point de Fez ; mon appareil photo, qui a consigné les splendeurs des médersas et celles, volées au regarde, de l’entrée des mosquées ; mes chaussures de ce soir, l’une avec un nœud, l’autre avec deux rubans, l’une d’elles ayant perdu un morceau durant le voyage. Elles étaient censées terminer ma tenue, à l’occasion de la cérémonie du henné.
Retour sur image : octobre 2003. K… me confesse son attirance pour A… qui semble ne pas la voir. A… veut de son côté me révéler quelque chose, mais est finalement trop timide. Il s’agit en fait de sa flamme pour K… .
25 juillet 2008, 18.30. Nous sommes accueillis par la propriétaire du palais où se déroule le mariage. Elle nous fait passer jusqu’au salon où trône littéralement K… dans une superbe robe en velours vert avec des motifs et une énorme ceinture dorée.  Deux femmes préparent ses tatouages, décorent ses mains, ses pieds et ses chevilles de fleurs et de feuilles dans un tracé délicat. A… est assis à ses côtés, en tenue traditionnelle lui aussi. L’émotion me coupe le souffle. Larmes douces de joie.
Musiques, pâtisseries, thé à la menthe, lait froid, jus d’orange et de banane, dattes, nous font patienter jusqu’au repas : pastilla de poulet, briouates, couscous au caramel d’oignons et de raisins, tarte aux fruits… Au fil de la soirée, la température a monté dans le patio aux façades et aux colonnes de stuc ciselé et délicatement peint. Le thé final fut servi sur la terrasse d’où nous voyions toute la ville, assis sur les chaises en fer forgé et sur les canapés confortables de la véranda.

Il est temps de me reposer. Demain, deux repas de mariage nous attendent. 

Dimanche 27 juillet 2008
Ventre ballonné. Des images plein la tête. Tourbillons de tissus soyeux, brodés, effluves de la viande grillée mêlée des oignons confits, thé, musiques et voix des femmes qui font les youyous et qui entonnent des incantations pour porter bonheur à nos mariés, défilé des mises en scène : le baldaquin argenté sur lequel la mariée, en robe d’argent elle aussi,  a été portée pour entrer dans le riad, les deux plateaux dorés sur lesquels les mariés, à bout de bras des porteurs, se sont embrassés, le baldaquin argenté et doré sur lequel la mariée est apparue avec sa seconde tenue. 
Les robes : argentée, mauve, bleue, blanche, et pour finir, la tenue fassie traditionnelle : lourde robe blanche aux fleurs brodées, sous les plis du tartan qui descend de la coiffe ; ainsi engoncée, notre mariée semblait minuscule et ne pouvait plus bouger. 
Lors de la découpe du gâteau, elle avait revêtu sa huitième robe de la soirée, celle qu’elle avait portée en France lors de la cérémonie civile. La boucle est bouclée, ils sont mariés ; j’ai bien sûr eu des larmes d’émotion en me souvenant de leur histoire, belle et difficile, une véritable histoire de coup de foudre et d’amour qui se construit malgré le nombre incroyable d’obstacles. Trop d’émotions, trop d’images, j’ai un peu de mal à revenir au monde « réel ». Le parfum des fleurs sur la terrasse qui surplombe la médina, le vent frais dans la nuit sous le croissant roux de la lune, les vols gracieux des hirondelles, les voix des enfants qui récitent dans les écoles coraniques, le puissant appel du muezzin qui m’émeut depuis mon premier séjour à Istanbul ; les chats assis au pied de l’étal du boucher qu’ils semblent vénérer, assis bien droits sur leur petites patte ; cet autre chaton qui tenait dans ma paume et que j’ai soulevé pour le rendre à sa mère de l’autre côté de la rue parce que les passants passés menaçaient de l’écraser.
Il fait chaud, j’ai le ventre lourd et je quitte ce cahier pour boire mon thé et noter les visites à faire aujourd’hui. L’après-midi a débuté et mon amoureux dort toujours dans notre jolie chambre. Depuis le canapé du patio où je suis installée, je vois nos fenêtres aux volets clos et je l’imagine dormir, tourné vers mon coussin.
 

Fez
Fez
Fez
Fez
Fez
Fez
Fez
Fez
Fez
Fez
Fez
Fez
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article